Depuis l’avènement du Comité pour la transition et la restauration des institutions (CTRI), le nom de Seydou Kane revient avec insistance autour des grands chantiers routiers du Grand Libreville comme de l’intérieur du pays. Une présence devenue encombrante pour plusieurs activistes gabonais, qui montent au créneau pour exiger son retrait pur et simple des marchés publics, y voyant le symbole d’une coupable continuité avec les méthodes de l’ancien régime.
À la tête du Consortium International de Travaux Publics (CITP), cet homme d’affaires d’origine malienne s’est imposé au fil des ans comme un poids lourd incontournable du BTP local. Mais aujourd’hui, son parcours et son réseau d’influence historique alimentent une vive controverse : la nouvelle Ve République, qui a bâti sa légitimité sur une promesse de rupture, peut-elle décemment continuer à confier ses infrastructures à des figures si étroitement liées au système déchu ?
Une trajectoire façonnée sous l’ombrelle Bongo-Accrombessi
Au cœur des griefs exprimés par la société civile figurent la trajectoire de l’entrepreneur et les ressorts de sa fulgurante ascension. Les contestataires n’hésitent pas à rappeler sa proximité passée avec Maixent Accrombessi, le très puissant directeur de cabinet d’Ali Bongo Ondimba lors de son premier septennat. Un compagnonnage stratégique qui, selon ses détracteurs, aurait largement ouvert les portes des grands contrats d’État au patron du CITP.
Alors que la transition s’efforce de moraliser la vie publique et de solder les dérives du passé, la reconduction de Seydou Kane sur des projets d’envergure suscite un vrai malaise chez de nombreux observateurs. Pour ses opposants, le signal envoyé est en contradiction flagrante avec le discours officiel de refondation. « Nous ne comprenons pas qu’une personne citée dans plusieurs dossiers de malversations présumées puisse être associée à la reconstruction du pays », martèle ainsi un activiste engagé. Une prise de position qui pose, plus largement, la question de la place réservée aux barons économiques de l’ancienne ère.
Des dossiers sensibles remis sur la table
Pour appuyer leurs exigences, les activistes ressortent des affaires documentées, notamment mises en lumière par le journaliste d’investigation Pierre Péan dans son livre-choc Nouvelles Affaires Africaines, Mensonges et pillages au Gabon.
- Mouvements financiers sous haute tension : S’appuyant sur les enquêtes de Péan, des voix s’élèvent pour rappeler l’implication présumée de l’homme d’affaires dans des montages financiers complexes, associant placements immobiliers et investissements à l’étranger au profit de hauts dignitaires de l’ancien pouvoir. Bien que ces éléments entachent sa réputation, ils restent contestés par le principal intéressé et n’ont jamais débouché sur une condamnation judiciaire définitive rendue publique au Gabon.
- Le coup d’éclat du Bourget : Autre épisode marquant fréquemment exhumé : son interpellation en janvier 2013 à l’aéroport du Bourget, en France, alors qu’il s’apprêtait à s’envoler pour Miami. À l’époque, Pierre Péan révélait que l’entrepreneur avait été appréhendé en possession d’une importante somme en liquide, estimée à 2,5 millions d’euros (soit plus de 1,6 milliard de francs CFA). Si l’événement avait fait grand bruit dans les chancelleries et la presse, aucune suite judiciaire définitive condamnant l’intéressé n’a été rendue publique depuis, et Seydou Kane a toujours fermement rejeté la moindre irrégularité.
Le dilemme de la transition : l’exigence morale face aux réalités du terrain
Au-delà du cas Seydou Kane, cette polémique résume toute la complexité de l’équation posée aux autorités de transition : comment concrétiser l’impératif éthique de la rupture sans paralyser les chantiers, faute d’entreprises locales dotées du même niveau d’équipements et de savoir-faire technique ?
Du côté des partisans du maintien du CITP, la ligne est pragmatique : sur le terrain des BTP, seule importe la capacité d’exécution, la disponibilité du matériel lourd et la maîtrise des contraintes techniques du pays. Pour ses détracteurs en revanche, l’enjeu dépasse de loin la simple efficacité logistique. Pour eux, la refondation nationale doit s’accompagner d’un assainissement en profondeur de l’écosystème économique. En exigeant l’éviction de Seydou Kane des contrats stratégiques, ces activistes posent une question fondamentale : quelle est la véritable portée de la transformation promise par la transition ? Un débat tranché sur le terrain politique, mais qui demeure plus que jamais ouvert dans l’opinion publique gabonaise.




