Chaque année, ce sont près de 500 milliards de FCFA qui quittent les caisses du pays pour régler nos achats de nourriture à l’étranger. Face à cette fuite massive de devises, le gouvernement affiche un objectif clair : doubler les récoltes locales et diviser ces importations par deux dans les quatre ans à venir. Mais poser un diagnostic ne suffit pas. Dans les faits, le vrai blocage ne réside pas seulement dans la terre, il se situe entre le champ de l’agriculteur et l’étal du commerçant.
Produire localement : le problème des transports et du stockage
L’histoire est connue. Le Gabon bénéficie de sols fertiles, de pluies régulières et de grands espaces inexploités. Pourtant, environ 80 % du contenu de nos assiettes provient toujours de l’extérieur. Le Plan national de croissance et de développement (2026-2030) essaie de corriger le tir. Fini la simple distribution ponctuelle de graines ou le soutien à quelques exploitations isolées : l’État cherche cette fois à bâtir une vraie chaîne de valeur. Il faut produire, certes, mais aussi transformer au niveau local, conserver au frais et acheminer la marchandise vers les centres urbains sans faire flamber les prix.
Au milieu de l’année 2026, le ministère de l’Agriculture rappelait encore les risques de cette dépendance. Importer l’essentiel de notre alimentation fragilise notre monnaie et nous livre aux crises internationales. Surtout, la hausse des récoltes ne résout qu’une partie du problème. Si un planteur double sa production de légumes, tout risque de pourrir sur place s’il n’existe aucune route praticable ni camion frigorifique pour rejoindre les marchés de Libreville.
Casser la dispersion : douze filières et quatre agropoles
Pour éviter d’éparpiller les crédits publics, le plan sectoriel cible douze filières prioritaires. Côté vivrier, l’effort porte sur le manioc, la banane plantain et le riz. Pour l’élevage, la priorité va au poulet de chair, au porc et au bœuf, tandis que le maraîchage se concentre sur la tomate, l’oignon et le piment. L’horticulture vise la mangue, l’ananas et la banane dessert. Enfin, la culture du maïs et du soja doit fournir l’alimentation animale.
Ces choix se répondent directement. Produire du maïs et du soja locaux fait chuter le coût de la provende et rend l‘élevage de poulets rentable. De même, le manioc ne doit plus être vendu uniquement brut, mais approvisionner des usines pour devenir de la farine ou de l’amidon.
Pour organiser le territoire, quatre agropoles émergent : l’Estuaire, le Haut-Ogooué, la zone Ngounié-Nyanga, et le Woleu-Ntem. Ces espaces regroupent au même endroit les parcelles, la transformation, l’accès à l’eau, l’électricité et les crédits. L’idée est simple : produire au plus près des grands bassins de consommation.
Volaille et agro-industrie : le test de la rentabilité
La volaille sert de crash-test pour cette stratégie. L’exécutif vise une production de 100 000 à 130 000 tonnes de poulet par an d’ici 2027 ou 2028. Sur le terrain, 150 fermes réparties dans les neuf provinces portent ce projet, épaulées par cinq contrats d’investissement d’envergure signés en 2026. L’installation de couvoirs, d’abattoirs et de champs de maïs dédiés vise à contrôler toute la ligne, de l’œuf jusqu’aux linéaires des supermarchés.
Reste la question du financement. Les petits exploitants n’ont pas les moyens d’acheter du matériel lourd. La remise de 145 tracteurs par l’État a lancé la machine, mais la viabilité à long terme reposera sur des entreprises agricoles privées capables d’investir et de dégager des bénéfices. L’argent public doit juste servir de déclencheur.
La transformation locale demeure le seul moyen de garder de la valeur sur le territoire. Il s’agit de convertir le manioc en farine industrielle, de décortiquer le riz sur place, de fabriquer de la provende et de mettre les fruits en jus ou en conserves. Ce virage industriel créera au passage des emplois qualifiés pour des mécaniciens, des techniciens de laboratoire, des chauffeurs ou des vétérinaires.
Foncier et routes : sécuriser pour 2030
Enfin, deux verrous très pratiques restent à sauter : le foncier et les transports. L’État prépare un registre juridique des terres et une cartographie des sols pour sécuriser les investisseurs. En parallèle, 1 886,4 kilomètres de routes sont en cours de réhabilitation pour limiter les pertes pendant le transport et réduire la facture finale pour l’acheteur.
En septembre 2026, l’agriculture ne pesait encore que 5 % du PIB gabonais. L’ambition est d’en faire un pilier de l’après-pétrole. Cela demande aussi aux agriculteurs de passer d’une logique de subsistance à une gestion stricte d’entreprise. D’ici 2030, le succès ne se mesurera pas aux intentions, mais au volume de récoltes, au nombre de fermes rentables et, surtout, au prix affiché sur les étals de nos marchés.




