Le Gabon veut réduire sa dépendance aux importations alimentaires et faire de l’agriculture un nouveau moteur de croissance. Alors que le pays prépare notamment l’arrêt des importations de poulet de chair à partir de janvier 2027, les autorités accélèrent les investissements dans la production, l’élevage, la transformation et les chaînes de valeur agricoles. Mais derrière les annonces, une question demeure : le Gabon peut-il réellement produire davantage, à des prix compétitifs, tout en créant des emplois durables ?
Pendant longtemps, l’agriculture a occupé une place paradoxale dans l’économie gabonaise.
Le pays dispose de terres cultivables, d’une pluviométrie favorable et d’un important potentiel de développement agricole. Pourtant, une part importante des denrées consommées par les ménages provient encore de l’étranger.
Cette dépendance pèse sur la facture alimentaire du pays, expose les consommateurs aux fluctuations des prix internationaux et limite la création de valeur au niveau local.
Aujourd’hui, le gouvernement veut changer cette équation.
La souveraineté alimentaire est devenue l’un des axes majeurs de la stratégie de diversification économique du Gabon. La démarche ne consiste plus seulement à produire davantage, mais à construire des filières complètes capables de relier le producteur au consommateur : terres, intrants, élevage ou cultures, transformation, stockage, transport et distribution.
Le chantier est immense. Mais plusieurs décisions prises depuis le début de l’année 2026 montrent que le secteur agricole entre dans une nouvelle phase.
Le Gabon veut passer d’une économie de consommation à une économie de production
Le problème agricole gabonais ne se résume pas à un manque de terres.
Il concerne aussi la capacité à produire régulièrement, à transformer les récoltes, à les conserver et à les acheminer vers les marchés.
C’est précisément sur cette chaîne de valeur que le gouvernement entend désormais agir.
Dans sa feuille de route, le ministère de l’Agriculture a notamment identifié la valorisation du foncier agricole, la relance de la production, la modernisation des filières, le développement rural, le financement et la formation comme des priorités.
Le gouvernement estime par ailleurs le potentiel agricole du pays à environ 370 000 hectares de terres cultivables, avec l’ambition de mieux les valoriser et de développer des pôles de production régionaux.
L’enjeu est donc de sortir d’une agriculture dispersée et insuffisamment structurée pour aller vers un modèle plus productif et davantage intégré à l’économie nationale.
La volaille, premier test grandeur nature de la souveraineté alimentaire
C’est probablement dans la filière avicole que la nouvelle stratégie est aujourd’hui la plus visible.
Le gouvernement a fixé l’objectif de mettre fin aux importations de poulet de chair à compter du 1er janvier 2027. Cette décision oblige désormais le pays à accélérer la production locale afin d’éviter qu’une réduction des importations ne se traduise par une pénurie ou une hausse excessive des prix.
Pour préparer cette transition, cinq conventions d’investissement ont été signées en mai 2026 pour un montant global annoncé de plus de 775 milliards de FCFA. Les projets comprennent notamment des fermes intégrées, des infrastructures agro-industrielles et des unités de production d’aliments pour bétail.
Parmi les projets annoncés figure notamment une ferme avicole intégrée à Ntoum, d’une capacité annuelle estimée à 60 000 tonnes, ainsi que d’autres investissements à Oyem, Ayeme-Pleine et Port-Gentil.
En juin, le gouvernement a également présenté un projet agro-industriel intégré porté par le groupe SONOCO, avec une première phase annoncée à plus de 15 millions de poulets.
Mais la réussite de cette stratégie ne dépendra pas uniquement du nombre de poulets produits.
Il faudra aussi produire localement une partie des aliments nécessaires à leur élevage, disposer d’équipements d’abattage et de transformation, organiser la chaîne du froid et assurer la distribution.
Autrement dit, la souveraineté alimentaire se joue autant dans les champs et les fermes que dans les usines, les entrepôts et les réseaux logistiques.
Une échéance qui oblige à passer rapidement aux résultats
Le calendrier de janvier 2027 donne une dimension particulière à la réforme avicole.
Le 6 juillet 2026, le gouvernement a annoncé la poursuite des travaux préparatoires à l’interdiction des importations. Une commande de 3 millions de poussins d’un jour devait notamment être engagée à partir du 17 juillet, avec une première livraison annoncée de 262 400 poussins en septembre, suivie d’autres arrivages jusqu’en décembre.
Cette montée en puissance progressive montre la difficulté du défi.
Produire suffisamment ne consiste pas à construire des fermes en quelques mois. Il faut également sécuriser les intrants, les aliments pour animaux, les équipements, la logistique et les compétences.
Le véritable test sera donc celui de la capacité du pays à construire une filière durable après la phase de lancement.
L’agriculture ne se résume pas au poulet
Si la volaille constitue aujourd’hui la priorité la plus visible, la stratégie gouvernementale entend aller beaucoup plus loin.
Le Plan Sectoriel Agricole 2026-2030 présenté par le ministère prévoit de travailler sur plusieurs filières animales et végétales, parmi lesquelles le manioc, la banane, le riz, la tomate, l’oignon, le piment, l’ananas et la mangue, ainsi que les productions animales.
L’objectif est de réduire progressivement les importations en développant une production nationale capable de répondre à la demande.
Cette approche est particulièrement importante pour les produits consommés quotidiennement.
Car la souveraineté alimentaire ne signifie pas nécessairement que le Gabon doit produire absolument tout ce qu’il consomme. Elle suppose plutôt de disposer d’une capacité nationale suffisante pour sécuriser les approvisionnements essentiels, réduire les dépendances excessives et mieux maîtriser les chaînes de valeur.
Les agropoles pourraient changer la géographie agricole du pays
Pour structurer cette transformation, le gouvernement prévoit également le développement de pôles agricoles régionaux.
Le Plan Sectoriel Agricole 2026-2030 prévoit notamment quatre agropoles régionaux, tandis que plusieurs zones sont déjà évoquées pour accueillir des activités agricoles et agro-industrielles, notamment dans le Woleu-Ntem, le Haut-Ogooué, la Ngounié et autour de Libreville.
L’intérêt d’un agropole est de rapprocher les différentes étapes de la production.
Un agriculteur ne doit pas seulement pouvoir cultiver.
Il doit pouvoir accéder aux semences, aux engrais, aux équipements, au financement et à l’accompagnement technique. Une fois la production réalisée, il doit pouvoir la stocker, la transformer et l’écouler.
Sans cette organisation, l’augmentation de la production risque de rester fragile.
Le foncier agricole : le premier verrou à lever
La question du foncier est centrale.
Pour investir dans une plantation, une ferme d’élevage ou une unité agro-industrielle, il faut disposer d’un accès sécurisé à la terre.
L’État veut donc mieux identifier et valoriser les espaces agricoles disponibles tout en facilitant l’installation des producteurs et des investisseurs.
Cette politique devra cependant trouver un équilibre entre plusieurs impératifs : sécurisation des droits fonciers, protection de l’environnement, développement des communautés rurales et attractivité pour les investisseurs.
Le Gabon dispose d’un patrimoine naturel exceptionnel. La souveraineté alimentaire ne pourra donc être construite durablement qu’en conciliant production agricole et préservation des écosystèmes.
Le vrai défi sera de faire vivre les producteurs
Une politique agricole ne peut réussir sans agriculteurs.
Le développement de grandes exploitations et de projets agro-industriels peut augmenter rapidement les volumes de production. Mais la transformation durable du secteur dépendra également de la capacité à faire émerger une nouvelle génération d’entrepreneurs agricoles.
Le financement constitue ici un enjeu majeur.
Un jeune qui souhaite créer une exploitation doit pouvoir accéder à la terre, au crédit, aux équipements et à la formation.
Il doit également avoir la garantie de pouvoir vendre sa production.
C’est pourquoi le développement de l’agriculture doit être accompagné d’une politique de structuration des marchés et de contractualisation entre producteurs, transformateurs et distributeurs.
L’objectif est de passer d’une logique où le producteur travaille seul à un système où chaque acteur trouve sa place dans une chaîne de valeur.
Une opportunité majeure pour l’emploi des jeunes
L’agriculture pourrait également devenir l’un des nouveaux terrains de l’emploi au Gabon.
La production agricole crée des emplois directs. Mais les opportunités se trouvent aussi dans la transformation, la logistique, la maintenance des équipements, la distribution, le numérique et les services financiers.
Un jeune peut aujourd’hui travailler dans l’agriculture sans nécessairement être lui-même agriculteur.
Technicien agricole, spécialiste de l’irrigation, mécanicien, conducteur d’engins, logisticien, vétérinaire, expert en qualité alimentaire, développeur de solutions numériques pour les exploitations : la modernisation du secteur crée une multitude de métiers.
C’est précisément cette vision que le Gabon devra développer s’il veut faire de l’agriculture un secteur économique attractif pour sa jeunesse.
La transformation locale sera la véritable clé
Produire davantage est une première étape.
Transformer localement est la suivante.
Un kilogramme de manioc vendu comme matière première ne génère pas la même valeur économique qu’un produit transformé et conditionné localement.
Il en va de même pour le cacao, les fruits, les produits d’élevage ou les productions maraîchères.
Le développement de l’agro-industrie permet donc de conserver davantage de valeur ajoutée sur le territoire.
Cette logique rejoint la stratégie plus large de diversification économique du Gabon : transformer localement les ressources plutôt que d’exporter principalement des matières premières.
La création d’AGROPAG, société à participation publique majoritaire chargée notamment de structurer et moderniser les filières agricoles et pastorales, s’inscrit dans cette volonté de mieux organiser la production, la transformation et la commercialisation.
Le défi logistique sera déterminant
Le Gabon peut produire davantage.
Mais comment acheminer les produits ?
La question est essentielle dans un pays où les distances sont importantes et où certaines zones restent difficiles d’accès.
La réussite de la souveraineté alimentaire dépendra donc aussi des infrastructures.
Routes agricoles, pistes rurales, stockage, chaînes du froid, transport ferroviaire et plateformes logistiques devront fonctionner ensemble.
Sur ce point, la stratégie agricole rejoint directement les investissements dans les infrastructures que nous avons analysés dans notre précédent dossier.
Produire localement n’a de sens que si le produit peut arriver rapidement et à un coût compétitif sur les marchés de Libreville et des autres centres urbains.
Le Gabon est-il en train de changer de modèle ?
La réponse dépendra des résultats obtenus sur le terrain.
Les investissements annoncés sont importants. Les objectifs sont ambitieux. Les échéances sont désormais précises.
Mais la souveraineté alimentaire ne se décrète pas.
Elle se construit sur plusieurs années.
Elle exige des agriculteurs formés, des terres accessibles, des financements adaptés, des infrastructures fiables et des débouchés commerciaux.
Le Gabon dispose d’atouts considérables pour réussir cette transformation. Mais il devra éviter un écueil : remplacer une dépendance aux importations par une dépendance aux intrants importés.
La véritable réussite serait de parvenir progressivement à produire davantage de semences, d’aliments pour animaux, de matériel et de produits transformés sur place.
C’est à cette condition que l’agriculture pourra véritablement devenir un pilier de la diversification économique.
De la souveraineté alimentaire à la souveraineté économique
La transformation agricole engagée au Gabon dépasse finalement la seule question de l’alimentation.
Elle touche à l’emploi, au pouvoir d’achat, à la balance commerciale, à l’aménagement du territoire et à l’industrialisation.
Si les projets annoncés se concrétisent et si les producteurs locaux sont réellement intégrés aux chaînes de valeur, l’agriculture pourrait progressivement changer de statut dans l’économie nationale.
Elle ne serait plus seulement un secteur à développer pour réduire les importations.
Elle deviendrait un moteur de création de valeur, d’emplois et d’industrialisation.
Le prochain grand rendez-vous sera donc celui des résultats.
À l’approche de janvier 2027, la filière avicole sera la première à devoir démontrer que le Gabon peut transformer une décision de politique publique en capacité réelle de production.
Le véritable enjeu est désormais de savoir si cette dynamique pourra dépasser le poulet pour toucher durablement l’ensemble du panier alimentaire des Gabonais.




