Combien d’électricité sort réellement de nos centrales ? Quelle part alimente véritablement nos usines, nos hôpitaux ou nos ménages ? Où se situent les pertes invisibles du réseau ? Et surtout, quel est le coût réel de chaque kilowatt produit en Afrique centrale ?
À Libreville, du 21 au 25 septembre 2026, les experts puis les ministres de la CEMAC ont posé les jalons d’un projet ambitieux : bâtir le Système d’information énergétique communautaire (SIE-CEMAC). Derrière ce nom très administratif se cache une évidence vitale pour le continent : on ne peut pas construire l’avenir énergétique d’une région sans cartes ni boussole.
Une centrale hydroélectrique impressionne. Un pylône de haute tension qui traverse la forêt se voit. Mais la donnée, elle, reste invisible. Pourtant, c’est elle qui détermine si la prochaine ligne reliant deux pays voisins évitera un blackout ou finira en ouvrage inutile. Sans chiffres harmonisés et fiables, chaque projet d’infrastructure relève de la devinette.
Le diagnostic : des failles statistiques encore profondes
Sur le terrain, la réalité du secteur énergétique en Afrique centrale demeure fragmentée. L’état des lieux dressé par les spécialistes fait ressortir un constat contrasté entre les six pays membres (Cameroun, Centrafrique, Congo, Gabon, Guinée équatoriale, Tchad) :
- Collecte incomplète : La biomasse (bois de chauffe, charbon de bois) — pourtant fondamentale pour la survie quotidienne d’une majorité de ménages — échappe encore largement aux comptabilités nationales.
- Problème de méthodes : Les capacités installées, l’efficacité énergétique, les tarifs et les taxes ne sont pas calculés selon les mêmes grilles de lecture d’un pays à l’autre.
- Passage à l’action : Après la validation ministérielle du règlement et de la feuille de route du SIE-CEMAC le 25 septembre, le projet quitte la phase d’intention pour aborder le parcours institutionnel et opérationnel.
La donnée : première infrastructure de l’économie
L’électricité conditionne toute la chaîne de valeur d’une sous-région qui cherche à diversifier son économie et réduire sa dépendance historique au pétrole (qui représente encore 70 % des exportations selon la Banque mondiale).
Une aciérie, une mine, une usine agroalimentaire ou un nouveau quartier résidentiel ont des profils de consommation diamétralement opposés. Produire plus d’électricité ne résout qu’une partie du problème : encore faut-il pouvoir l’acheminer là où le besoin se fait sentir, au moment exact où la demande atteint son pic. La donnée énergétique permet d’arrêter de deviner pour commencer à planifier.
Un enjeu capital pour le Gabon
Pour le Gabon, la démarche prend une tournure particulière. Avec le développement des zones industrielles, le redéploiement minier et l’extension des centres urbains comme Akournam ou Port-Gentil, la courbe de la demande évolue rapidement.
L’articulation entre les chiffres de la démographie — notamment consolidés par le recensement national de 2026 — et les données énergétiques devient indispensable. L’enjeu ne consiste pas seulement à dénombrer les habitants, mais à localiser précisément la consommation des ménages, des commerces, des exploitations agricoles et des administrations.
De la plateforme informatique au véritable marché régional
Le SIE-CEMAC ne doit pas être réduit à un simple logiciel de stockage de fichiers. La vraie bataille sera méthodologique et stratégique :
- Rendre les chiffres comparables : Harmoniser les définitions, les rythmes de collecte et les critères de validation entre les six États pour que les comparaisons tarifaires et techniques aient un sens.
- Préparer l’interconnexion : Identifier clairement où se trouvent les excédents et les déficits afin d’encourager les échanges d’électricité transfrontaliers.
- Attirer les investisseurs : Offrir une « carte énergétique » lisible et transparente aux industriels et aux bailleurs de fonds pour réduire le risque perçu et accélérer les financements.
Éviter le piège de la bureaucratie sans suite
L’écueil principal de ce type d’initiative sous-régionale réside dans la routine administrative : créer des commissions et remplir des bases de données sans jamais les traduire en décisions sur le terrain.
Pour être utile, ce système devra répondre au quotidien à des interrogations pratiques : Où faut-il d’urgence renforcer le réseau ? Quelle zone industrielle risque la rupture de charge ? Quelles sont les pertes réelles en ligne ?
De plus, la pérennité financière des cellules nationales chargées de la collecte sera déterminante. Des données énergétiques datant de trois ou quatre ans perdent toute valeur dans une économie en pleine mutation.
L’essentiel à retenir
Le SIE-CEMAC ne coulera pas de béton et ne posera pas de câbles électriques. En revanche, il apporte ce qui manquait le plus à l’Afrique centrale pour réussir sa transition industrielle : une vision claire de ce qu’elle produit, de ce qu’elle consomme, de ce qu’elle gaspille et de ce dont elle aura besoin demain.




