L’Afrique centrale dispose d’un potentiel énergétique considérable, mais continue de faire face à des déficits d’électricité et à des réseaux insuffisamment connectés. Pendant qu’un pays peut manquer de capacité à certains moments, un autre peut disposer de ressources encore sous-exploitées. Pour remédier à ce paradoxe, la région travaille depuis plusieurs années à la création d’un véritable marché régional de l’électricité. Le Pool énergétique de l’Afrique centrale (PEAC) porte aujourd’hui des dizaines de projets d’interconnexion. Mais entre produire davantage et réussir à vendre de l’électricité à son voisin, il existe encore plusieurs obstacles.
Une région riche en énergie, mais un réseau électrique sous-développé
C’est l’un des paradoxes les plus frappants de l’Afrique centrale. La région dispose notamment d’un immense potentiel hydroélectrique. Pourtant, une partie importante des populations et des entreprises reste confrontée à des problèmes d’accès ou de fiabilité de l’électricité.
Le PEAC, institution spécialisée de la CEEAC chargée notamment de favoriser les échanges d’électricité entre les pays, reconnaît cette contradiction : l’Afrique centrale dispose d’un potentiel hydroélectrique important alors que la région souffre à la fois d’un déficit d’offre dans les zones déjà raccordées et d’un manque d’accès dans les zones hors réseau.
Le problème n’est donc pas uniquement celui de la production. Il est aussi celui du transport. Produire de l’électricité dans une région où le réseau ne permet pas de l’acheminer vers les zones déficitaires revient, économiquement, à disposer d’une ressource difficile à commercialiser.
Le principe du marché régional de l’électricité
Imaginons une situation très concrète : le pays A dispose d’un surplus d’électricité, tandis que le pays B connaît un déficit. Si leurs réseaux sont interconnectés, le pays A vend sa surproduction au pays B. Le premier dégage une recette financière et le second sécurise son approvisionnement énergétique.
Les entreprises des deux pays bénéficient d’une énergie plus disponible. C’est le principe même d’un marché régional de l’électricité. Mais pour qu’il fonctionne, il faut davantage qu’une ligne électrique entre deux frontières : il faut des règles communes, des infrastructures, des opérateurs capables de travailler ensemble, des mécanismes de paiement et un régulateur. C’est précisément le chantier engagé par le PEAC.
La vision de la CEEAC et du PEAC pour l’intégration énergétique
Le Pool énergétique de l’Afrique centrale n’est pas une nouvelle idée. Son objectif est de favoriser la valorisation du potentiel énergétique régional à travers des réseaux interconnectés et, à terme, des échanges d’électricité entre les pays. Sa vision à l’horizon 2030 est de satisfaire les différentes demandes d’électricité dans l’espace CEEAC grâce à des infrastructures interconnectées et à des marchés d’échange d’électricité.
L’enjeu est donc beaucoup plus large que la construction de quelques lignes. Il s’agit de créer progressivement un marché régional de l’électricité. Et ce marché pourrait modifier profondément la manière dont les États planifient leurs investissements énergétiques.
Mutualiser les ressources électriques entre États
Dans un système purement national, chaque pays doit tenter de produire suffisamment pour couvrir sa propre consommation. Dans un système régional interconnecté, les pays peuvent davantage spécialiser leurs capacités :
- Un pays fortement doté en hydroélectricité peut vendre une partie de sa production.
- Un autre peut développer davantage le solaire.
- Un troisième peut utiliser ses capacités thermiques pour sécuriser le réseau.
L’interconnexion permet ainsi de mutualiser les ressources. Cela ne signifie pas que les États deviennent dépendants les uns des autres, mais qu’ils bénéficient d’une assurance énergétique régionale.
L’exemple de l’interconnexion Bitam–Ebibeyin (Gabon – Guinée équatoriale)
Le sujet n’est pas seulement théorique. Lors de la 27e session ordinaire du Comité de direction du PEAC, tenue à Libreville le 5 mars 2026, l’interconnexion Bitam–Ebibeyin entre le Gabon et la Guinée équatoriale a été citée comme un exemple concret d’interconnexion déjà effective.
Cette liaison matérialise l’intégration énergétique : deux réseaux nationaux cessent d’être isolés et une frontière politique ne correspond plus à une frontière électrique. C’est exactement le type de transformation dont le marché régional a besoin.
Un portefeuille de 41 projets d’interconnexion transfrontalière
Le développement d’un marché régional ne repose pas sur un seul projet. Le PEAC indique disposer aujourd’hui de 41 projets, répartis entre 28 Projets intégrateurs prioritaires (PIP) et 13 projets du Programme d’électrification transfrontalière (PPET).
Les PIP concernent notamment les grandes infrastructures de production et d’interconnexion, tandis que les PPET visent des connexions transfrontalières destinées à alimenter des villes et villages de proximité. Cette complémentarité est essentielle : si la ligne haute tension transfère l’énergie à grande échelle, le réseau transfrontalier local améliore directement le quotidien des populations riveraines.
Quels sont les freins au commerce régional d’électricité ?
Au-delà des infrastructures, vendre des mégawattheures implique une organisation technique, financière et réglementaire complexe. Un marché structuré doit définir précisément :
- Qui vend et qui achète ;
- Le prix de transaction et la durée des contrats ;
- Le réseau emprunté et les garanties d’approvisionnement ;
- La prise en charge des pertes de transport d’électricité.
L’importance des réseaux de transport haute tension
Une nouvelle centrale ne garantit pas automatiquement une amélioration de l’approvisionnement. Si le réseau de transport ne peut pas évacuer sa production, une partie de la capacité reste inutilisée. À l’inverse, un pays peut disposer d’une capacité de production correcte mais être incapable d’alimenter certaines régions faute de lignes suffisamment robustes. C’est pourquoi le PEAC place l’infrastructure de transport au cœur de sa stratégie.
Le défi du financement et la régulation par la CORREAC
Construire des lignes électriques transfrontalières exige des investissements majeurs (études, postes électriques, lignes haute tension, équipements de protection et maintenance). La difficulté réside dans l’accord de plusieurs États sur la répartition des coûts.
Par ailleurs, pour réguler ces échanges, la mise en place de la Commission régionale de régulation de l’électricité (CORREAC) à Kinshasa constitue une étape fondamentale pour harmoniser les cadres juridiques et tarifaires.
Enjeux et opportunités de la transition énergétique pour le Gabon
Pour le Gabon, l’énergie est un facteur déterminant de compétitivité industrielle. Une électricité stable permet aux zones économiques et aux PME de fonctionner sans dépendre des groupes électrogènes.
Si le pays parvient à sécuriser son marché intérieur, le développement de ses capacités de production pourrait lui permettre d’exporter à terme son surplus énergétique vers ses voisins. L’approche stratégique s’articule en quatre étapes : sécuriser → renforcer → interconnecter → échanger.
Bien que l’intégration comporte des risques d’interdépendance technique (nécessitant la création d’un code d’exploitation commun par le PEAC), la mutualisation des ressources reste le meilleur rempart contre les pannes et les sécheresses impactant l’hydroélectricité. La concrétisation de ce marché régional dépendra désormais du volume réel de mégawattheures échangés au bénéfice des populations et des entreprises d’Afrique centrale.




