Malgré une monnaie unique, un tarif douanier harmonisé et un accord théorique de libre-échange, le commerce entre les six pays de la CEMAC plafonne. Les échanges intrarégionaux restent marginaux, plombés par des infrastructures défaillantes, la lourdeur des démarches frontalières et l’absence de complémentarité économique.
Un marché commun qui peine encore à fonctionner comme tel
La CEMAC dispose pourtant de plusieurs instruments destinés à rapprocher ses économies. La communauté s’est construite autour d’un espace économique et monétaire commun, avec notamment un tarif extérieur commun et l’objectif de permettre la libre circulation des personnes, des biens, des services et des capitaux.
Mais entre les textes et la réalité du terrain, l’écart reste important.
Selon une étude récente du ministère camerounais de l’Économie, les échanges entre les pays de la CEMAC représentaient environ 3,5 % du commerce total de la région en 2019, avant d’atteindre environ 5 % en 2021 et 5,3 % en 2024, selon les données disponibles et les sources utilisées. En clair, les États membres continuent d’échanger en priorité avec le reste du monde. Ce blocage structurel devient critique alors que la région cherche à réduire sa dépendance aux importations et à accélérer la transformation locale.
Le paradoxe camerounais
Dans ce marché régional encore étroit, un pays joue un rôle particulier : le Cameroun.
Avec une base industrielle et agricole plus diversifiée que plusieurs de ses voisins, il constitue un important fournisseur de produits destinés aux marchés de la sous-région. Les corridors Douala-N’Djamena et Douala-Bangui concentrent notamment une part importante des flux intrarégionaux.
Cette situation révèle une première faiblesse de l’intégration régionale : les économies de la CEMAC ne produisent pas suffisamment de biens différents et complémentaires susceptibles d’alimenter des échanges réguliers.
L’enjeu dépasse la simple fluidité des transports : la région manque cruellement de diversité de production pour alimenter un véritable marché inter-États.
Le Gabon peut-il vendre davantage à ses voisins ?
Cette impasse interpelle directement Libreville. Si le Gabon accélère la transformation locale de ses filières bois, minière et agricole, ces nouveaux produits doivent trouver des débouchés régionaux immédiats pour surmonter l’étroitesse du marché national.
En raison de la taille restreinte du marché intérieur gabonais, l’accès aux consommateurs régionaux devient stratégique pour permettre aux PME locales d’accélérer leur développement. Pourtant, exporter sans entrave vers le Cameroun, le Congo ou le Tchad reste un véritable parcours du combattant pour un producteur gabonais.
Le coût invisible des frontières
La faiblesse du commerce régional ne s’explique pas uniquement par les droits de douane.
Les entreprises doivent également composer avec les délais de transport, les contrôles, les documents administratifs, les règles nationales, les infrastructures et les différentes pratiques observées sur les corridors.
La Commission de la CEMAC reconnaît elle-même deux obstacles majeurs : la faiblesse des infrastructures de transport, qui renchérit la logistique, et la persistance de barrières administratives injustifiées le long des corridors.
Pour une PME, chaque heure perdue au poste-frontière se traduit par un coût direct. L’immobilisation prolongée des poids lourds engendre des surcoûts logistiques, détériore les denrées périssables et pèse lourdement sur la trésorerie. L’échec de l’intégration économique se mesure ainsi directement dans le portefeuille du consommateur, chaque tracasserie venant renchérir le prix final en rayon.
Quand les produits étrangers concurrencent les produits de la région
Au-delà des contraintes logistiques, la région souffre d’un biais d’extraversion : les pays de la CEMAC demeurent plus intégrés aux marchés mondiaux qu’à leur propre espace communautaire.
Les économies de la région restent fortement spécialisées dans quelques produits d’exportation, notamment les hydrocarbures, le bois et les minerais. Ces produits sont majoritairement destinés à des marchés extérieurs.
Dans le même temps, les échanges régionaux reposent sur une base industrielle encore limitée. La Commission de la CEMAC souligne ainsi la forte dépendance aux importations, la faible diversification des exportations et l’insuffisance des infrastructures commerciales.
L’Afrique centrale continue d’exporter ses matières premières brutes avant de réimporter des produits finis qu’elle aurait pu transformer sur son propre sol.
L’informel masque une partie des échanges
Les statistiques officielles ne racontent cependant pas toute l’histoire.
Une partie des échanges entre pays voisins échappe aux circuits formels. Le commerce transfrontalier informel occupe une place importante, notamment dans les zones frontalières. Le rapport du ministère camerounais de l’Économie souligne lui-même l’importance des flux transfrontaliers informels.
La faiblesse des chiffres officiels ne traduit donc pas une absence d’échanges, mais l’importance de ce commerce parallèle qui échappe au contrôle, à la fiscalité et à la sécurisation des États.
Pourquoi cette situation pénalise aussi le consommateur
Une intégration commerciale plus efficace pourrait avoir des effets très concrets.
Une intégration réussie dynamiserait la concurrence : un produit fabriqué au Cameroun parviendrait à Libreville à un tarif plus compétitif, tandis qu’un industriel gabonais élargirait instantanément son bassin de clients.
Mais pour cela, il faut réduire les coûts qui se situent entre le producteur et le consommateur.
Les corridors seront déterminants
La prochaine étape de l’intégration économique de l’Afrique centrale pourrait ainsi se jouer moins dans les déclarations politiques que sur les routes, les ports, les postes-frontières, les chemins de fer et les plateformes logistiques.
La CEMAC mise sur des projets d’interconnexion pour fluidifier le trafic. L’enjeu clé consiste à convertir ces axes routiers en véritables corridors économiques, garantissant un acheminement rapide et rentable des marchandises.
Le véritable enjeu pour le Gabon
Pour le Gabon, la question dépasse donc la simple appartenance à la CEMAC.
Alors que le Gabon accélère l’industrialisation de ses ressources, son marché national ne suffira pas à absorber la production. L’espace communautaire doit devenir son débouché naturel, à condition de lever les freins à l’accès au marché.
Le défi majeur des dix prochaines années consiste ainsi à faire passer le Gabon d’un statut d’exportateur brut à celui de fournisseur de produits transformés pour l’ensemble du bassin communautaire.
Le cadre institutionnel existe déjà : l’urgence consiste désormais à convertir ces accords diplomatiques en opportunités commerciales concrètes pour les PME et les consommateurs de la sous-région.
Ce qu’il faut retenir
3,9 % : niveau des échanges intracommunautaires rapporté par la CEMAC pour 2023.
5,3 % : estimation du commerce intra-CEMAC dans le commerce total de la région en 2024 selon le rapport camerounais fondé sur les données disponibles.
6 pays : Cameroun, Centrafrique, Congo, Gabon, Guinée équatoriale et Tchad.
Le défi central : transformer la monnaie commune et la proximité géographique en véritables flux commerciaux




