Les habitants de la CEMAC épargnent, mais une part importante de cette épargne ne se transforme pas encore en investissement productif. Comptes bancaires, mobile money, tontines, espèces conservées à domicile : les formes d’épargne sont nombreuses, tandis que l’accès aux placements de long terme reste limité. Pour la BEAC, le défi consiste désormais à faire progresser l’inclusion financière, mais aussi à transformer l’épargne disponible en ressources capables de financer les entreprises et les projets économiques de la région.
L’argent existe. La véritable question est de savoir où il se trouve, combien de temps il y demeure et par quels canaux il revient irriguer l’économie réelle.
C’est l’un des paradoxes majeurs du système financier d’Afrique centrale. D’un côté, les entreprises cherchent activement des capitaux pour investir ; de l’autre, les États sollicitent régulièrement les marchés pour couvrir leurs besoins, tandis que les banques accumulent des ressources issues des dépôts de leurs clients. Pourtant, l’accès au financement demeure une épreuve quotidienne pour la grande majorité du tissu entrepreneurial.
Entre l’épargne accumulée par un ménage et le financement concret d’une usine, d’une PME ou d’une infrastructure, l’ensemble de la chaîne d’intermédiation financière doit fonctionner à plein régime.
L’Afrique centrale épargne, mais pas toujours dans le système financier
La première difficulté pour les analystes consiste à mesurer l’épargne réelle de la région.
Un ménage peut faire le choix d’alimenter un compte bancaire, mais il peut tout aussi bien conserver des espèces en lieu sûr, participer à une tontine de quartier, utiliser un compte de mobile money ou acquérir un actif foncier.
Toutes ces pratiques constituent des formes de mise de côté de ressources, mais leurs retombées économiques diffèrent radicalement :
- Le dépôt bancaire : il peut être immédiatement mobilisé par le système financier pour distribuer des crédits.
- L’épargne en espèces : thésaurisée hors du circuit bancaire, elle reste totalement stérile pour le système de crédit.
- La tontine : elle répond à une logique collective efficace pour financer des besoins individuels immédiats, mais elle ne peut remplacer un marché financier structuré.
La distinction s’impose d’elle-même : épargner ne signifie pas automatiquement investir.
L’inclusion financière progresse, surtout grâce au mobile
Les données régionales témoignent néanmoins d’une transformation profonde des usages.
Dans sa Stratégie régionale d’inclusion financière 2025-2029, la BEAC estimait le taux d’inclusion financière de la CEMAC à environ 32 % en 2021, après prise en compte de l’activité réelle des comptes et de la multi-détention. L’institution émettrice fixe un cap ambitieux : porter ce taux à 60 % d’ici 2029, puis franchir le seuil des 75 % en 2032.
Cette progression soutenue s’appuie principalement sur l’essor des services financiers numériques.
Une analyse de la Banque mondiale fondée sur les données Global Findex montre que la détention d’un compte de mobile money dans la CEMAC a bondi, passant de 20 % des adultes en 2017 à 45 % en 2024. Dans le même temps, la proportion d’adultes réalisant des paiements numériques a doublé, grimpant de 25 % à 50 %.
Le téléphone portable repense en profondeur la relation des citoyens avec la monnaie. Un compte mobile permet de percevoir un salaire, d’effectuer un transfert, de régler un achat ou de conserver temporairement des fonds. Cependant, détenir un portefeuille électronique ne équivaut pas encore à réaliser un investissement.
Le véritable changement consiste à passer de « conserver » à « placer »
Pour la majorité des ménages, l’épargne répond d’abord à des impératifs du quotidien : parer à une urgence, anticiper la rentrée scolaire, financer un logement, payer des études ou constituer un matelas de sécurité en cas de baisse de revenus.
Le rendement financier ne vient qu’en second plan. Ce réflexe de précaution est parfaitement légitime.
Toutefois, lorsqu’une économie ambitionne d’accélérer son développement, elle doit créer des instruments capables de canaliser une fraction de cette épargne vers du capital de long terme.
C’est précisément le rôle dévolu aux banques, aux compagnies d’assurances, aux institutions de microfinance, aux fonds d’investissement et au marché financier régional. Bien que leurs mécanismes diffèrent, tous concourent à transformer des liquidités disponibles en ressources mobilisables pour l’activité économique.
Le mobile money a changé l’accès, pas encore toute la chaîne du financement
L’essor du paiement mobile constitue l’une des mutations majeures du paysage financier africain. La Banque mondiale note qu’en Afrique subsaharienne, 58 % des adultes détenaient un compte en 2024, le mobile money figurant parmi les principaux moteurs de cette dynamique.
Pour autant, un compte numérique sert encore majoritairement à recevoir et dépenser de l’argent au quotidien.
Le défi stratégique consiste désormais à orienter ces comptes vers l’épargne régulière puis, lorsque le cadre réglementaire et commercial le permet, vers des produits financiers plus élaborés.
La BEAC intègre pleinement ce levier mobile dans sa stratégie : ces outils permettent de toucher les populations éloignées des réseaux bancaires traditionnels. L’enjeu ne réside plus seulement dans l’ouverture massive de comptes, mais dans leur capacité à devenir de véritables instruments de création de patrimoine.
Pourquoi les ménages restent-ils prudents ?
La réticence des épargnants s’explique d’abord par un enjeu de confiance.
Placer des ressources sur plusieurs années exige une foi inébranlable dans la solidité de l’intermédiaire financier, dans la clarté des règles du jeu et dans la certitude de pouvoir récupérer ses fonds selon les modalités convenues.
Elle découle également d’un besoin fort d’éducation financière. Appréhender les nuances entre un compte d’épargne classique, un contrat d’assurance-vie, une obligation, une action ou une part de fonds d’investissement n’a rien d’intuitif.
Consciente de ce frein, la BEAC a hissé l’éducation financière au rang des axes prioritaires de sa stratégie régionale. Sans cet apprentissage, le citoyen privilégiera toujours les solutions les plus rudimentaires, même si elles s’avèrent peu rémunératrices ou vulnérables à l’érosion monétaire.
Le problème concerne aussi les entreprises
Le blocage est tout aussi flagrant du côté du tissu productif. Dans la zone CEMAC, si les PME constituent le cœur de l’activité économique, elles restent très en retrait dans l’accès au crédit bancaire.
La BEAC révélait ainsi que les PME ne captaient qu’environ 15 % des concours bancaires en 2021, contre 62 % pour les grandes entreprises. Les liquidités abondent dans le réseau bancaire, mais leur orientation vers les petites et moyennes structures se heurte à des verrous structurels.
Ce constat pose une question fondamentale : comment rapprocher l’épargne disponible des besoins d’investissement des entreprises locales ?
La solution ne repose pas uniquement sur le crédit bancaire classique. Elle exige une réelle diversification des instruments financiers régionaux.
La BVMAC peut jouer un rôle, mais elle ne peut pas tout faire
Le marché financier régional (BVMAC) apporte une réponse concrète. L’émission d’obligations permet à un acteur économique de lever directement des fonds auprès des investisseurs, tandis que l’émission d’actions renforce les fonds propres des entreprises par l’ouverture de leur capital.
En théorie, le marché financier relie sans intermédiaire l’épargne aux projets de développement. En pratique, l’accès à la cote reste l’apanage d’un petit cercle d’émetteurs et d’investisseurs institutionnels.
La BVMAC doit donc poursuivre l’élargissement de son marché, pendant que les entreprises doivent structurer leur gouvernance et leur transparence comptable. On ne peut exiger des ménages qu’ils investissent sans leur proposer des produits simples, lisibles et suffisamment liquides.
L’assurance peut également devenir un réservoir d’épargne longue
Un autre levier déterminant réside dans le secteur des assurances. Les contrats d’assurance-vie permettent de constituer une épargne stable sur plusieurs années, voire plusieurs décennies.
Cette temporalité est précieuse pour le tissu économique. Alors qu’une banque doit préserver sa liquidité pour faire face aux retraits de ses déposants, l’assureur dispose de capitaux stables qu’il peut engager sur le long terme.
C’est pourquoi le développement conjoint des marchés financiers, de la microfinance et des assurances s’avère indispensable. Pour bâtir des infrastructures ou développer des industries, la région a besoin de capitaux patients.
Les titres publics attirent déjà une partie de l’épargne régionale
Il existe déjà un marché très dynamique pour les titres publics. La BEAC publie régulièrement le calendrier et le bilan des émissions sur le marché des valeurs du Trésor de la CEMAC, où le Gabon, le Cameroun, le Congo, la RCA, le Tchad et la Guinée équatoriale lèvent des ressources.
Si ces titres offrent aux investisseurs une porte d’entrée sécurisée vers les marchés financiers et permettent aux États de boucler leurs budgets, ils ne doivent pas capter toute la liquidité disponible.
Si une part trop écrasante de l’épargne est absorbée par les dettes souveraines, le secteur privé se retrouve privé de ressources. L’équilibre exige de développer simultanément le financement des projets publics et celui des entreprises privées.
Le Gabon a intérêt à élargir les possibilités d’investissement
Pour le Gabon, cet enjeu est crucial. Le pays possède un réseau bancaire solide, un marché financier accessible et des compagnies d’assurances en mesure de collecter de l’épargne longue.
Cependant, ces compartiments évoluent encore de manière trop cloisonnée. Une stratégie nationale de l’épargne doit créer des passerelles directes entre ménages, banques, assureurs, PME et marchés financiers.
L’émergence de nouveaux produits d’épargne au Gabon prouve qu’il existe une réelle volonté des citoyens de se constituer un capital durable. Le sujet n’est donc pas d’inciter les Gabonais à épargner, mais de savoir comment orienter cette épargne vers des investissements créateurs d’emplois.
Le passage à l’investissement suppose aussi une meilleure protection
À mesure que les offres financières se diversifient, la protection de l’épargnant devient une exigence absolue. Chaque particulier doit pouvoir comprendre clairement les frais appliqués, les risques encourus, les conditions de sortie et les rendements attendus.
L’éducation financière et la protection des consommateurs sont les piliers indispensables de la confiance. C’est pourquoi la BEAC inclut la qualité des services comme la troisième dimension clé de l’inclusion financière, aux côtés de l’accès et de l’utilisation.
Ouvrir des comptes ne suffit pas si ces derniers restent inactifs ou s’ils ne répondent pas aux besoins réels des utilisateurs.
Une épargne mieux orientée pourrait changer le financement de l’économie
Le débat sur l’épargne en Afrique centrale dépasse la simple question des volumes mis de côté par les ménages. La véritable question est de savoir quelle trajectoire emprunte cet argent.
Gardé en espèces, son impact économique demeure quasi nul. Placé sur un compte bancaire, il alimente la trésorerie du réseau bancaire. Investi en obligations ou en actions, il finance directement des projets créateurs de valeur. Mobilisé par des fonds ou des assureurs, il devient du capital de long terme.
Cette chaîne financière se consolide progressivement dans la zone CEMAC. L’objectif fixé par la BEAC pour 2025-2029 — porter l’inclusion financière de 32 % à 60 % — constitue une première étape.
La phase suivante exige de transformer l’accès aux services financiers en véritable capacité d’épargne, puis cette épargne en investissements productifs capables de financer la transformation économique de la région.




