Au Gabon, la question du contenu local dans l’industrie pétrolière dépasse désormais le simple comptage des contrats attribués aux PME locales. Elle soulève un défi stratégique majeur : dans quelles conditions l’exploitation des hydrocarbures peut-elle générer un tissu industriel national solide, des emplois qualifiés et un transfert réel de compétences ?
C’est le cœur de la recherche menée par Dr. Zacharie BIKITA, dans le cadre de son Executive Doctorate in Business Administration (EDBA) en Sciences de Gestion, soutenu récemment à Paris. La soutenance s’est tenue devant un jury composé du Professeur Soufyane FRIMOUSSE, de l’ASMP, Directeur de thèse, du Professeur Ruphin NDJAMBOU, du CIREGED-UOB, rapporteur 1 et co-directeur de thèse, du Professeur Christine DUGOIN-CLEMENT, de l’ASMP, rapporteur 2, et du Professeur Patrick DAMBRON, de l’ASMP, Président du jury.
Son étude porte sur l’impact du contenu local sur le développement de la sous-traitance dans le secteur pétrolier et gazier au Gabon.
Loin des abstractions théoriques, cette démarche scientifique s’attaque à une réalité économique concrète : empêcher que les entreprises gabonaises ne restent cantonnées aux tâches périphériques et leur donner les moyens d’intégrer pleinement la chaîne de valeur.
Dépasser l’attribution de marchés pour bâtir un écosystème
Accéder aux appels d’offres ne suffit pas. Pour le Dr Zacharie BIKITA, l’enjeu fondamental consiste à transformer la sous-traitance en un véritable moteur de croissance nationale.
Au-delà de la relation contractuelle entre une compagnie pétrolière et son prestataire, sa recherche analyse l’ensemble de l’écosystème : solidité financière des PME, qualifications du personnel, cadre institutionnel et capacités d’ancrage durable dans le secteur.
Cette approche modifie les critères d’évaluation. Décrocher un contrat n’est pas une fin en soi. La véritable réussite réside dans la capacité de l’entreprise à réinvestir, former ses équipes, monter en gamme techniquement et consolider ses fonds propres grâce aux opportunités offertes par le secteur.
La triangulation des acteurs : une méthode d’analyse croisée
Pour capter la complexité du terrain, le chercheur s’est appuyé sur différents acteurs de la filière : opérateurs pétroliers, sous-traitants, PME autochtones, administrations publiques, établissements bancaires, patronat, société civile et experts sectoriels.
Cette méthodologie permet de confronter des perceptions et des intérêts parfois différents. Le contenu local n’a pas la même réalité pour un donneur d’ordre soucieux de ses coûts et de ses standards, une PME confrontée au manque de liquidités, une banque réticente au risque ou un État chargé de réguler le secteur.
En croisant ces différents regards dans une démarche de triangulation, la recherche cherche ainsi à établir un diagnostic plus fidèle et nuancé des blocages qui freinent le développement de la sous-traitance pétrolière au Gabon.
Pourquoi le cadre juridique ne suffit pas
Le Gabon dispose pourtant d’un cadre réglementaire étoffé, notamment avec le Code des hydrocarbures de 2019, le décret n°00232/PR/MPGM de 2021 relatif au contenu local et la loi n°024/2021 sur la sous-traitance.
Mais l’existence de textes ne garantit pas, à elle seule, leur traduction en résultats économiques concrets.
L’accès au financement, le transfert de technologies, la qualification de la main-d’œuvre et la capacité des entreprises à répondre aux standards des opérateurs constituent autant de conditions nécessaires pour transformer les dispositions réglementaires en véritables opportunités d’affaires.
L’épreuve du terrain : le diagnostic d’une PME locale
Pour quitter le champ des généralités, l’étude s’appuie notamment sur une analyse de cas approfondie au sein d’une entreprise sous-traitante gabonaise : GM ENERGY.
Cette immersion permet d’observer concrètement les contraintes auxquelles peuvent être confrontées les entreprises locales : exigences techniques des grands groupes, normes QHSE, besoins importants en équipements, accès au financement, délais de paiement et tensions de trésorerie.
L’enseignement dépasse ainsi le seul cas de l’entreprise étudiée. La sous-traitance apparaît comme un processus d’apprentissage et de structuration progressive, dans lequel chaque marché peut devenir une étape vers une plus grande capacité industrielle.
Les grilles d’analyse de la science de gestion
Pour analyser ces mécanismes, le Dr Zacharie BIKITA mobilise plusieurs cadres théoriques issus des sciences de gestion.
- La Resource-Based View (RBV) évalue les compétences internes et les actifs stratégiques dont dispose une PME pour construire un avantage concurrentiel durable.
- La théorie des coûts de transaction éclaire les arbitrages entre production interne, sous-traitance et partenariats stratégiques.
- La théorie institutionnelle et celle des parties prenantes permettent d’analyser le rôle des régulations, des institutions et des différents intérêts en présence.
- L’analyse des chaînes de valeur extractives situe enfin le cas gabonais dans les dynamiques plus larges des industries extractives et des économies de rente.
Cette combinaison permet d’aborder le contenu local sous plusieurs angles : technique, financier, humain, institutionnel et réglementaire.
Favoriser la montée en gamme du tissu économique national
L’un des enseignements majeurs de la recherche réside dans la notion de trajectoire d’entreprise.
Pour générer un impact durable, une politique de contenu local ne peut pas se limiter à réserver des marchés aux entreprises nationales. Elle doit également créer les conditions de leur montée en puissance.
Chaque contrat exécuté devrait pouvoir contribuer à l’acquisition de nouvelles certifications, à la modernisation des équipements, au renforcement des compétences et à l’amélioration de la solidité financière de l’entreprise.
Le contrat devient alors un levier de structuration. Une PME qui monte en compétences peut accéder à des marchés plus complexes, recruter davantage, investir et participer plus fortement à la création de valeur dans l’économie nationale.
Une ambition : influencer la décision publique et privée
Pour le Dr Zacharie BIKITA, la soutenance de cette recherche constitue une étape qui doit désormais ouvrir sur l’action.
L’objectif est de restituer les enseignements de ces travaux auprès des décideurs publics, des compagnies pétrolières, des institutions financières, des organisations patronales et des acteurs de l’accompagnement des entreprises.
La construction d’un tissu industriel performant suppose en effet un dialogue entre l’État, les donneurs d’ordre, les banques et les entrepreneurs. Aucun acteur ne peut, à lui seul, lever l’ensemble des obstacles qui freinent le contenu local.
Il faut donc penser le développement de la sous-traitance comme une responsabilité collective et comme un dialogue permanent entre les différents maillons de l’écosystème.
De la ressource souterraine à la richesse industrielle
En filigrane, cette recherche pose une question centrale pour l’avenir économique du Gabon : comment convertir une ressource épuisable en capacités industrielles durables ?
L’enjeu ne réside plus seulement dans les volumes de brut extraits ou dans les recettes fiscales immédiates. Il se trouve aussi dans la capacité du pays à transformer l’activité pétrolière en savoir-faire, en technologies maîtrisées, en PME performantes et résilientes et en emplois à plus forte valeur ajoutée.
Le contenu local cesse alors d’être une simple obligation réglementaire. Il peut devenir un véritable levier de transformation structurelle, à condition que les politiques publiques, les stratégies des opérateurs et les capacités des entreprises évoluent dans la même direction.
La question posée par les travaux du Dr Zacharie BIKITA est donc particulièrement stratégique : comment traduire les enseignements de la recherche scientifique en réformes et en mécanismes opérationnels capables de renforcer durablement l’entreprise gabonaise ?
C’est à ce croisement entre recherche, stratégie d’entreprise et politique publique que se joue une partie de l’avenir de la sous-traitance nationale.




