Dans son discours du 16 août, le président Brice Clotaire Oligui Nguema a consacré une partie importante de son intervention à la jeunesse, à l’enseignement supérieur et à l’emploi. Son message va au-delà de la construction de nouvelles salles de classe ou de la réhabilitation des universités. Il pose une question plus profonde : de quelle formation le Gabon a-t-il besoin pour construire l’économie qu’il veut demain ?
Le président a choisi une formule qui résume assez bien son propos :
« L’Afrique ne doit pas être un choix par défaut. »
La phrase est courte, mais elle dit beaucoup sur l’évolution du discours présidentiel autour de l’éducation.
Pendant longtemps, partir étudier en Europe ou en Amérique du Nord a été perçu comme une étape presque naturelle pour une partie des étudiants gabonais. Les universités étrangères restent d’ailleurs recherchées, notamment pour certaines formations spécialisées.
Mais le président estime que cette dépendance doit évoluer.
Dans son discours du 16 août, il appelle les jeunes à regarder davantage vers les universités africaines et demande à l’État de renforcer les établissements du pays. L’idée n’est pas de fermer la porte aux formations étrangères. Elle consiste plutôt à ne plus considérer l’étranger comme l’horizon obligé dès lors qu’un jeune Gabonais souhaite poursuivre des études supérieures.
Cette orientation n’arrive pas par hasard.
En avril, lors d’une rencontre avec la diaspora gabonaise au Sénégal, le président avait déjà indiqué que l’accompagnement de l’État devait être prioritairement orienté vers les formations spécialisées qui ne sont pas disponibles au Gabon. Il avait également encouragé les Gabonais ayant achevé leur cursus au Sénégal à revenir mettre leurs compétences au service du pays.
Le discours de l’indépendance reprend donc une réflexion déjà engagée.
Former pour les besoins du pays
Le sujet dépasse la seule question des bourses : le président insiste avant tout sur la nécessité d’adapter les cursus aux besoins réels de l’économie. Une préoccupation centrale pour le gouvernement, qui pointe depuis plusieurs années l’inadéquation entre les diplômes délivrés et les demandes du marché local. Dans son adresse sur l’état de la Nation de juin 2026, le chef de l’État rappelait qu’avant la Transition, le chômage des jeunes atteignait environ 35 % dans le secteur privé et qu’il existait une inadéquation entre les formations dispensées et les besoins du marché local. Il indiquait également que près de 22 000 emplois privés avaient été créés depuis la Transition.
Le gouvernement cherche donc à agir sur les deux tableaux : augmenter les possibilités de formation et faciliter ensuite l’entrée des jeunes dans la vie professionnelle.
L’université ne peut plus fonctionner à côté de l’économie
Cette question est importante pour un pays qui cherche à diversifier son économie.
Le Gabon veut développer l’agriculture, transformer davantage ses ressources, renforcer ses infrastructures, attirer des investissements, développer le tourisme et améliorer ses services.
Tous ces secteurs auront besoin de techniciens, d’ingénieurs, de gestionnaires, de professionnels du numérique, de spécialistes de la maintenance, mais aussi de personnels formés aux métiers plus opérationnels.
L’enjeu ne réside pas dans le volume de diplômés formés chaque année, mais dans l’utilité réelle de leurs compétences sur le marché du travail. C’est précisément cette adéquation que le Plan national de croissance et de développement (PNCD) 2026-2030 cherche à garantir, en accordant une place centrale au capital humain dans des secteurs clés comme l’agriculture, l’écotourisme et le numérique.
Le discours présidentiel du 16 août donne à cette orientation une dimension politique supplémentaire : former davantage, oui, mais former pour un Gabon capable de produire davantage.
Le choix de l’Afrique
Le recours aux universités africaines constitue un autre volet du message.
Le président invite les jeunes Gabonais à considérer le continent comme un espace de formation à part entière.
L’objectif est aussi économique.
Former un étudiant à l’étranger coûte souvent beaucoup plus cher à la collectivité qu’une formation dispensée dans le pays ou dans la sous-région. Lorsque les compétences recherchées existent déjà dans les établissements africains, le choix d’une université du continent peut donc permettre de réduire certaines dépenses tout en rapprochant les formations des réalités économiques et sociales africaines.
Mais cette politique ne pourra fonctionner que si les établissements proposés répondent aux attentes des étudiants.
Le Gabon devra donc être capable d’identifier les formations réellement performantes, de nouer des partenariats avec les meilleures universités africaines et de garantir la qualité des cursus proposés aux étudiants.
Le discours présidentiel pose l’ambition. La mise en œuvre devra maintenant suivre.
Le Gabon doit aussi remettre ses propres universités à niveau
Le président ne demande pas seulement aux étudiants de changer leurs habitudes.
Il reconnaît implicitement que l’État doit améliorer l’offre nationale.
Le 12 août, quelques jours avant son discours d’indépendance, Brice Clotaire Oligui Nguema avait visité l’Université des Sciences de la Santé et annoncé le déblocage d’une enveloppe exceptionnelle de 9 milliards de FCFA pour les trois grandes universités du pays. Cette enveloppe doit notamment répondre aux besoins immédiats de modernisation des infrastructures universitaires.
Ce calendrier témoigne d’une méthode : après avoir constaté sur le terrain la dégradation des infrastructures avant d’annoncer les urgences financières, le chef de l’État dépasse la simple réhabilitation immobilière pour engager une refonte globale des conditions d’apprentissage et du rôle des universités.
Le choix des métiers de l’hôtellerie n’est pas anodin
Dans son discours, le président insiste particulièrement sur l’hôtellerie, la restauration et les métiers de l’accueil.
Ce choix correspond à une autre ambition affichée : faire de Libreville et du Gabon une destination capable d’accueillir davantage d’événements internationaux et, à terme, de développer son activité touristique.
Le projet d’accueillir un sommet de l’Union africaine s’inscrit dans cette logique.
Un grand rendez-vous international ne se prépare pas seulement avec des bâtiments.
Il faut des hôtels, des restaurants, des moyens de transport, des personnels capables d’accueillir les visiteurs, des agents de sécurité, des professionnels de l’événementiel et toute une chaîne de services.
C’est pourquoi le président veut que les jeunes soient préparés à ces métiers.
Il annonce notamment que l’Université polyvalente du Cap Estuaire doit consacrer une partie de ses programmes aux métiers liés à ce secteur, avec une rentrée annoncée pour la prochaine année universitaire.
La formation devient ainsi une pièce du dispositif d’attractivité du pays.
Du diplôme à l’emploi
Le président adresse aussi un message assez direct aux jeunes diplômés.
« Votre diplôme n’est pas une fin en soi. Il est le commencement d’une responsabilité. »
La formule peut sembler classique, mais elle prend un autre sens lorsqu’elle est replacée dans l’ensemble du discours.
Le chef de l’État ne parle pas seulement de réussite scolaire. Il parle de création, de travail et de service à la nation.
Cela rejoint les politiques déjà engagées pour favoriser l’insertion.
En juin, la présidence indiquait que le PNPE avait réalisé 5 566 insertions, dont 1 697 embauches directes, tandis que 10 000 jeunes avaient été formés dans des secteurs considérés comme porteurs. Le programme PassEmploi241 doit également rapprocher demandeurs d’emploi, entreprises et centres de formation.
L’enjeu sera maintenant de savoir si ces dispositifs peuvent changer durablement la situation.
Car une formation ne crée pas automatiquement un emploi.
Elle devient réellement utile lorsqu’elle permet à un jeune d’être recruté, de créer son activité ou de trouver une place dans une entreprise qui se développe.
Une jeunesse que le pouvoir veut davantage ancrer au Gabon
Il y a enfin une dimension politique dans cette nouvelle approche.
En encourageant les jeunes à se former au Gabon ou ailleurs en Afrique, en appelant les diplômés de la diaspora à revenir et en renforçant les établissements nationaux, le pouvoir cherche à réduire une forme de fuite durable des compétences.
Le sujet est particulièrement important pour un pays qui investit dans la formation de ses jeunes.
Si les compétences acquises ne reviennent jamais contribuer à l’économie nationale, une partie de cet investissement profite finalement à d’autres pays.
Le président veut donc créer un lien plus direct entre formation et développement national.
Cette ambition apparaît aussi dans le projet de renforcer les infrastructures universitaires. Elle est cohérente avec les mesures déjà annoncées dans le cadre du PNCD et avec les investissements récents dans les établissements d’enseignement supérieur.
Le vrai défi sera de convaincre les jeunes
Le changement de modèle ne se décrète pas.
Un étudiant choisit une université en fonction de la qualité de l’enseignement, des débouchés, des conditions de vie et de la reconnaissance du diplôme.
Demander aux jeunes de regarder davantage vers le Gabon et l’Afrique suppose donc que l’offre de formation soit à la hauteur.
Il faudra des universités mieux équipées, des enseignants suffisamment nombreux, des filières adaptées aux besoins du pays, des stages, des liens avec les entreprises et surtout des perspectives professionnelles à la sortie.
En fixant ce cap le 16 août dernier, le président amorce un virage pragmatique : l’objectif n’est plus seulement d’octroyer des titres académiques, mais d’offrir une formation ancrée dans les réalités nationales et porteuse de débouchés concrets.
Et derrière la formule « L’Afrique ne doit pas être un choix par défaut », il y a finalement une question simple : le Gabon saura-t-il construire une offre de formation suffisamment solide pour que ses propres jeunes aient envie d’y rester ?




