Face à des délestages récurrents qui empoisonnent le quotidien des ménages, le Gabon s’active au chevet de son réseau électrique. Renforcement de la centrale d’Akournam, coup de neuf à Port-Gentil, discussions stratégiques avec le géant chinois Huawei : Libreville tente de parer au plus pressé. Mais derrière la gestion de crise se dessine un défi bien plus colossal : fournir une énergie abondante et continue pour propulser l’industrialisation du pays. Entre les mégawatts annoncés sur le papier et l’électricité réellement disponible au compteur, l’écart demeure immense.
Akournam et Port-Gentil : l’urgence des premiers mégawatts
Sur le terrain, les chantiers prioritaires avancent. À Akournam, dans le Grand Libreville, l’installation de cinq nouvelles turbines de 25 MW chacune bat son plein. À l’horizon de décembre 2026, le site doit afficher une capacité totale de 125 MW. Ce projet implique une refonte en profondeur : reconstruction du génie civil et remplacement d’équipements vétustes, dont certains datent des années 1970.
Même dynamique à Port-Gentil, où deux turbines de 25 MW sont arrivées en septembre pour prendre le relais de matériel à bout de souffle. D’autres renforcements sont déjà programmés pour la capitale économique ainsi qu’à Lambaréné. Si ces interventions permettent de panser les plaies immédiates, elles posent une question de fond : le pays dispose-t-il de la puissance nécessaire pour soutenir l’économie de demain ?
La barre des 2,5 GW : un changement d’échelle majeur
Pour mesurer l’ampleur de l’enjeu, il faut se pencher sur les prévisions dévoilées mi-septembre en Chine. En marge d’un déplacement officiel, le ministre des Mines Sosthène Nguema Nguema a échangé avec Huawei afin d’explorer des pistes contre le déficit énergétique. Les chiffres présentés font froid dans le dos : les besoins globaux du Gabon pourraient grimper jusqu’à 2,5 GW, alors que le seul déficit du Grand Libreville avoisine déjà les 500 MW.
Pour combler cet écart, Huawei propose un mix combinant hydroélectricité, solaire photovoltaïque et stockage par batterie, avec un premier palier visé à 1 GW, avant d’envisager des scénarios à 2 GW puis 2,5 GW. Même s’il s’agit encore d’orientations stratégiques et non de contrats signés, ces estimations révèlent la taille du mur énergétique auquel le Gabon va se heurter si la cadence industrielle s’accélère.
Produire plus ne suffira pas : l’épreuve des réseaux
Aligner des mégawatts sur la fiche technique d’une centrale ne garantit pas la lumière dans les foyers ni le fonctionnement des usines. Une puissance installée n’est pas nécessairement une puissance disponible 24h/24.
L’équation énergétique gabonaise repose sur un équilibre fragile qui exige :
- Un réseau de transport robuste capable d’acheminer le courant sans déperdition ;
- Des infrastructures de distribution entretenues pour éviter les pannes locales ;
- Des finances saines pour garantir l’exploitation et la maintenance sur la durée ;
- Un système d’information fiable pour cartographier en temps réel la demande des ménages, des usines, des fermes et des administrations.
Le ministère de l’Énergie le reconnaît : les coupures à Libreville découlent d’un manque de production, mais la refonte globale du réseau reste indispensable.
L’industrie en première ligne
Si pour les particuliers, l’amélioration du réseau signifie avant tout un confort de vie retrouvé, pour le secteur privé, c’est une question de survie. Une chaîne de production ne s’accommode pas du hasard. Les interruptions brutales détériorent les machines, stoppent la transformation des matières premières et contraignent les usines à investir dans des groupes électrogènes extrêmement coûteux.
Or, la feuille de route du Gabon repose précisément sur la transformation locale de ses richesses. La montée en puissance du gisement de fer de Bélinga, l’extension de la production de manganèse, les zones industrielles de Port-Gentil ou le développement de l’agro-industrie vont faire exploser la demande électrique. C’est tout l’enjeu des échanges avec Huawei : planifier l’offre énergétique en fonction de la cartographie exacte des gisements miniers et des futurs pôles d’activité.
Akournam et Port-Gentil : des réponses locales, pas de miracle national
Les 125 MW attendus à Akournam fin 2026 offriront un bol d’air indispensable au Grand Libreville, tout comme la modernisation thermique de Port-Gentil sécurisera le tissu commercial et industriel local. Cependant, ces avancées ne résoudront pas à elles seules la crise nationale.
Le gouvernement s’est fixé pour objectif un taux d’accès à l’électricité de 95 % d’ici 2032, en s’appuyant notamment sur le solaire pour l’électrification rurale. Le défi est donc double : produire massivement pour l’industrie tout en raccordant les populations encore isolées.
Hydroélectricité, gaz, solaire : quel modèle privilégier ?
Le Gabon possède un atout naturel majeur : un potentiel hydroélectrique exceptionnel. Seulement, bâtir des barrages exige des milliards d’investissements et de longues années de travaux. En attendant, les centrales thermiques apportent un secours immédiat, tandis que le solaire et le stockage offrent une flexibilité bienvenue.
Plutôt que d’opposer ces technologies, le Gabon devra orchestrer leur complémentarité pour trouver le bon compromis entre coût, rapidité de déploiement et sécurité d’approvisionnement.
Le véritable indicateur : transformer les mégawatts en croissance
Les chantiers en cours apportent des réponses d’urgence. Mais au regard de l’objectif de 2,5 GW, le chemin reste long. Car l’enjeu véritable ne réside pas dans le chiffre affiché au bas d’un communiqué de presse, mais dans la capacité réelle du réseau à livrer une électricité stable, là où se trouvent les usines et les travailleurs. La réussite de cette transition énergétique sera le crash-test de l’économie gabonaise : réussir ou non à transformer ses ressources sur son propre sol.




